
La xénophobie demeure une préoccupation dans plusieurs pays africains, où des discours hostiles aux étrangers alimentent parfois les tensions autour de l’immigration et de l’identité nationale. Pour l’analyste politique Ibrahima M’Bemba Bah, cette situation s’explique notamment par le repli identitaire et les difficultés de certains gouvernements à répondre aux attentes de leurs populations.
Dans cet entretien accordé à Moyaguinee.com, il appelle les États africains à respecter les principes de l’Union africaine, à protéger les migrants et à renforcer l’intégration du continent. Il se prononce également sur la revendication de sièges permanents africains au Conseil de sécurité des Nations unies et insiste sur la nécessité pour l’Afrique de parler d’une seule voix sur la scène internationale.
Moyaguinee.com : Monsieur Ibrahima M’Bemba Bah, bonsoir.
Ibrahima M’Bemba Bah : Bonsoir à vous, Monsieur Doumbouya.
Moyaguinee.com : Plusieurs pays africains sont confrontés à des discours hostiles aux étrangers et à des tensions visant les migrants. Comment expliquez-vous la montée de la xénophobie sur le continent, alors que l’intégration africaine repose notamment sur la libre circulation des personnes et des biens ?
Ibrahima M’Bemba Bah : Effectivement, c’est un constat, mais je pense que ce phénomène n’est pas nouveau. Des tensions xénophobes ont été observées en Angola et en Guinée équatoriale. En Côte d’Ivoire, la question de l’ivoirité a également illustré cette problématique. Plus récemment, nous avons assisté à des tensions en Afrique du Sud, tandis que des situations similaires sont signalées dans d’autres pays du continent, notamment au Kenya.
Concrètement, cela traduit une tendance de certains pays à se replier sur eux-mêmes, ce que l’on peut qualifier de repli identitaire. Cette dynamique n’est d’ailleurs pas propre à l’Afrique : en Europe également, les discours nationalistes gagnent du terrain.
Cette situation peut, dans certains cas, s’expliquer par les difficultés des politiques publiques. Lorsque les gouvernements ne parviennent pas à créer suffisamment d’emplois ni à répondre aux préoccupations de leurs populations, certains acteurs politiques, voire des acteurs de la société civile, désignent les étrangers comme responsables de ces difficultés.
Ils font croire aux citoyens que s’ils ne trouvent pas de travail, c’est à cause de la présence des étrangers sur leur territoire. Or, cette explication est trompeuse. Les difficultés liées au chômage, au logement et à la pauvreté sont complexes et ne peuvent pas être imputées systématiquement aux migrants.
Certains acteurs politiques cherchent ainsi des boucs émissaires pour détourner l’attention des difficultés de gouvernance et des promesses qui n’ont pas été tenues.
C’est regrettable, car les principes de l’Union africaine et l’Agenda 2063 mettent notamment l’accent sur l’intégration du continent. Celle-ci suppose de progresser vers une libre circulation des personnes et des biens, conformément aux engagements pris par les États africains.
Moyaguinee.com : Face à ces tensions, quelles mesures concrètes l’Union africaine et les gouvernements devraient-ils prendre pour protéger les migrants, lutter contre les discriminations et renforcer la solidarité entre les peuples africains ?
Ibrahima M’Bemba Bah : La première mesure consiste à respecter les principes et les conventions internationales auxquels les États ont souscrit. L’Union africaine dispose de textes et de principes qui doivent être effectivement appliqués dans les différents pays du continent.
Il faut également renforcer la sensibilisation afin d’expliquer aux populations que les étrangers ne constituent pas nécessairement un problème. Ils peuvent, au contraire, contribuer au développement économique et social des pays d’accueil.
L’exemple de la Côte d’Ivoire est intéressant à cet égard. La question de l’ivoirité a perdu de sa place dans le débat politique depuis l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir, même si les questions liées à l’identité nationale peuvent encore resurgir. La présence de populations étrangères n’empêche pas, en elle-même, le fonctionnement de l’économie.
Il faut aussi inviter les gouvernements à répondre concrètement aux préoccupations des citoyens. Les populations sont de plus en plus exigeantes et ne peuvent plus se satisfaire de promesses formulées pendant les campagnes électorales sans résultats une fois les dirigeants au pouvoir.
Les discours politiques qui désignent les étrangers comme responsables de tous les problèmes peuvent relever d’une stratégie populiste visant à mobiliser les électeurs. Il est donc important que les acteurs politiques assument leurs responsabilités et que les mécanismes prévus par la loi soient appliqués en cas d’incitation à la haine ou de discrimination.
Les gouvernements doivent ainsi s’attaquer aux causes réelles des difficultés économiques et sociales. L’objectif est de permettre aux personnes de s’établir dans les pays où elles souhaitent vivre, dans le respect des lois, de leurs droits et de leur dignité.
Moyaguinee.com : L’Union africaine réclame au moins deux sièges permanents au Conseil de sécurité des Nations unies, avec les mêmes prérogatives que les membres permanents actuels. Quels critères devraient, selon vous, guider le choix des pays africains appelés à occuper ces sièges ?
Ibrahima M’Bemba Bah : Cette revendication est légitime. Lorsqu’on parle de gouvernance, il faut également s’interroger sur sa représentativité. Les institutions internationales doivent pouvoir prendre en compte les intérêts et les préoccupations des différentes régions du monde.
L’Afrique compte une population considérable et son poids démographique devrait continuer à croître au cours des prochaines décennies. Il est donc difficile de comprendre que le continent ne dispose pas d’une représentation permanente au Conseil de sécurité, alors que les décisions de cet organe ont des conséquences importantes sur les populations africaines.
L’absence de représentation permanente africaine pose la question de la prise en compte des intérêts du continent dans les décisions internationales. À ce titre, la revendication africaine mérite d’être examinée dans le cadre de la réforme du Conseil de sécurité.
Cependant, l’un des principaux défis de l’Afrique reste sa difficulté à parler d’une seule voix. Sur plusieurs questions internationales, les États africains ne défendent pas toujours des positions communes. Les débats autour de certaines candidatures aux postes internationaux, notamment celle de Macky Sall au secrétariat général des Nations unies, illustrent les divergences qui peuvent exister entre les pays.
Pour peser davantage sur la scène internationale, les États africains doivent donc renforcer leur concertation diplomatique et rechercher des positions communes sur les grandes questions mondiales.
Moyaguinee.com : Comment les pays appelés à représenter l’Afrique au Conseil de sécurité devraient-ils être sélectionnés ? Quels critères faudrait-il privilégier : le poids économique, l’influence sur le continent, la diplomatie ou la contribution à la paix ?
Ibrahima M’Bemba Bah : Il ne faut pas aborder cette question uniquement sous l’angle des intérêts individuels des États. Qu’il s’agisse d’un Nigérian, d’un Malien ou d’un Somalien, la personne ou le pays appelé à représenter l’Afrique doit défendre les intérêts du continent dans son ensemble, et non ceux d’un seul État.
C’est à partir de cette compréhension que nous pourrons mesurer l’importance de cette représentation.
Mais pour y parvenir, l’Afrique doit d’abord parvenir à parler d’une seule voix. Prenons la question de l’approvisionnement énergétique : les pays africains défendent-ils toujours une position commune ? Face à la crise au Moyen-Orient ou à la guerre en Ukraine, les États du continent adoptent-ils systématiquement une position concertée ? Ce n’est pas toujours le cas.
Les divergences observées autour de certaines candidatures internationales montrent également les limites de la coordination diplomatique africaine.
La priorité doit donc être de renforcer la concertation entre les États et de définir des positions communes sur les principaux enjeux internationaux. Les représentants africains au Conseil de sécurité devraient être choisis selon des critères transparents, acceptés collectivement et conformes aux intérêts du continent.
L’Afrique compte 54 États membres de l’ONU. Cette présence constitue un potentiel diplomatique important, mais elle doit s’accompagner d’une capacité à coordonner les positions et à défendre des objectifs communs.
À terme, le continent doit renforcer sa coopération en matière de diplomatie, de sécurité et d’influence internationale. C’est en dépassant les divergences nationales sur les questions essentielles que les pays africains pourront accroître leur capacité à peser dans les décisions mondiales.
Moyaguinee.com : Monsieur Ibrahima M’Bemba Bah, merci d’avoir répondu à nos questions.
Ibrahima M’Bemba Bah : Merci à vous. Bonsoir.
Entretien réalisé par Tenema Doumbouya pour Moyaguinee.com.



















