
Newton Ahmed Barry appartient à cette génération d’intellectuels africains chevronnés qui pensent encore pouvoir imposer leur autorité morale par l’âge, la maîtrise de la langue française et un statut médiatique hérité. Une génération convaincue que la parole savante suffit à influencer une Afrique qui, pourtant, s’est profondément transformée. L’attaque des adversaires supposés du « patron » afin de se rendre fréquentable auprès du trône n’est pas une stratégie nouvelle sur le continent ; elle est même tristement banale.
Il serait cependant intellectuellement malhonnête de nier les mérites de l’homme. Newton Ahmed Barry fut présentateur à la RTB, la télévision nationale du Burkina Faso, avant de démissionner en 1998 pour protester contre l’assassinat du journaliste Norbert Zongo. Il a également occupé la fonction stratégique de Président de la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) du Burkina Faso entre 2016 et 2021, supervisant des processus électoraux qui ont conduit, à deux reprises, à l’élection de Roch Marc Christian Kaboré, président qui sera finalement renversé par un coup d’État. Ces faits sont indiscutables et méritent d’être rappelés.
Mais le doyen de la presse semble aujourd’hui prisonnier d’une chimère intellectuelle : une vision de la démocratie fabriquée, maquillée et validée par ceux-là mêmes qui l’ont conçue.
Influencé par son environnement et son parcours, peut-on réellement lui reprocher d’être resté enfermé dans le moule idéologique dans lequel il a été placé dès l’enfance ? On lui a enseigné qu’il n’existe qu’une seule forme légitime de vie politique : celle dictée par le maître, celle qui fixe ce qui doit être dit, fait et pensé selon les circonstances, pour qu’une chose soit reconnue comme valable.
Cette aliénation intellectuelle, cette dépendance épistémologique des élites africaines, Cheikh Anta Diop nous en avait pourtant déjà avertis.
Dans sa chronique intitulée « Le regard de Newton Ahmed Barry », où il analyse l’actualité sous l’angle géopolitique et sociopolitique, il s’est penché sur les élections au Cameroun et en Côte d’Ivoire. Il y critique essentiellement l’absence d’alternance, qu’il érige en critère quasi exclusif de la démocratie, sans interroger sérieusement la question centrale de l’approbation populaire. Je n’ai rien contre sa lecture de ces scrutins lesquels sont d’ailleurs validés et parrainés depuis l’Élysée, mais le problème réside dans la réduction conceptuelle qu’il opère.
Il rappelle à Alassane Ouattara que le meilleur service qu’il pourrait se rendre serait de savoir « quitter le pouvoir, avant que le pouvoir ne le quitte ». A-t-il oublié qu’en démocratie, le seul souverain est le peuple ? Ou nourrit-il un doute sur la crédibilité des votes africains, votes qu’il a pourtant lui-même supervisés à plusieurs reprises lorsqu’il dirigeait la CENI au Burkina Faso ?
Nous sommes ici face à une dichotomie sémantique dangereuse : d’un côté, la démocratie serait « la volonté du peuple » ; de l’autre, elle deviendrait subitement victime du choix du peuple lorsque celui-ci ne correspond plus aux standards idéologiques attendus. Ce champ de confusion, exploité depuis des décennies par des pseudo-intellectuels perdus dans des concepts importés, finit par désorienter le citoyen africain au lieu de l’éclairer.
Mais au-delà de cette lecture confuse, le doyen Newton Ahmed Barry s’en prend frontalement à la nouvelle vision politique africaine qui s’impose progressivement, notamment en Afrique de l’Ouest. Une vision qui, qu’on l’apprécie ou non, a considérablement réduit les violences politiques autrefois chroniques dans la région. Il affirme, je cite :
« Des prétentions démocratiques revues à la baisse
En d’autres circonstances, beaucoup de critiques auraient pu fuser au sujet de ces deux élections présidentielles en Afrique francophone (faisant référence au Cameroun et Côte d’ivoire). Dans cet automne de la démocratie en Afrique, les démocrates africains ont revu à la baisse leurs prétentions. Le cas tanzanien montre que la crise n’épargne pas non plus les anglophones. Les démocrates acceptent se contenter des aspects formels de la démocratie, là où hier, ils exigeaient d’élever les standards : inclusivité, universalité et surtout alternance – autrefois tenue comme l’oxygène de la démocratie – sont aujourd’hui passés à la trappe. On est redescendu au stade du « désir de démocratie », en espérant contrer la réinstauration de l’ordre Kaki, qui menace partout. »
Dans une tentative presque désespérée de mobiliser les esprits contre les militaires au pouvoir, dont les bilans sont pourtant aujourd’hui salués par une partie significative des populations africaines, le doyen cherche à « africaniser » son argumentaire en convoquant une figure historique majeure qu’il n’a pourtant jamais véritablement défendue : Sékou Touré. Il écrit, je cite :
« Des souverainistes militaires aux antipodes des idéaux de Sekou Touré
Les rares « moines soldats de la démocratie africaine » affrontent, en positions de David, les Goliath « néo-panafricains », VRP des juntes souverainistes qui ne regardent pas à la dépense quand il s’agit de propager « l’ordre souverainiste/ panafricain ». […] Un certain Sekou Touré […] avait élevé en idéal indépassable […] de préférer : « la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage ». […] les souverainistes militaires […] se sont réservés « les richesses et les libertés » en laissant « la pauvreté et l’esclavage » aux peuples. »
Cette lecture est non seulement ambiguë, mais historiquement malhonnête. Sékou Touré n’a jamais prôné la pauvreté comme projet de société. Il a posé un choix politique clair face à une proposition coloniale qui promettait une opulence conditionnée à la soumission. Il a simplement affirmé que si la richesse devait être le prix de l’esclavage, alors la liberté, même au prix de sacrifices, restait préférable. Détourner cette pensée pour servir un argument d’autorité relève plus de la manipulation que de l’analyse.
Cher doyen Barry, continuez à faire ce que vous savez faire : parler. Mais qu’on se le dise clairement : ceux que vos discours influencent encore sont essentiellement ceux de votre génération, nourris à la nostalgie des amphithéâtres d’antan et aux constructions mentales héritées de leurs anciens professeurs. Profitez de la tribune que vous offre encore RFI, une faveur qui ne vous serait probablement plus accordée dans l’Afrique d’aujourd’hui.
On aurait aimé vous voir mettre votre expérience au service de la construction d’une Afrique nouvelle, enracinée dans ses valeurs propres. Hélas, cette Afrique se construira sans vous, et heureusement, d’autres voix existent, capables de faire ce que vous auriez pu faire. L’Afrique a changé. Seul l’aveuglement politique et intellectuel empêche de le voir.
Abdoulaye Camara













